La semaine dernière, j’ai eu la chance de vivre une expérience inédite, aussi déstabilisante qu’instructive. Avec 30 autres personnes d’un réseau professionnel auquel j’appartiens (Place de la Communication pour ne pas les citer), j’ai participé à un « déjeuner dans le noir » organisé par une société spécialisée dans la valorisation du handicap en entreprise : Tyrésias. Nicolas Karasiewicz, son fondateur, lui-même aveugle de naissance, a créé il y a quelques années cette entreprise dans le domaine de l’innovation sensorielle, avec pour objectif de montrer en quoi le handicap pouvait devenir un véritable levier de performance en entreprise. Sacré défi, me direz-vous ? C’est justement dans le but de « mieux comprendre » que je suis me prêtée au jeu…. et j’étais loin de m’attendre à ce qui allait se passer.

J’arrive donc au restaurant, on me remet de suite un bandeau occultant à mettre sur mes yeux, puis je me retrouve guidée vers une salle inconnue, installée à une place à côté de personnes qui comme moi, ne voient rien. Mon trouble est palpable, je suis perdue, la perte de ma vue me déstabilise totalement. Avoir une conversation avec quelqu’un sans visualiser ses mimiques ou même savoir s’il vous écoute est très bizarre. Déguster un repas sans savoir ce que l’on mange est surréaliste. Tâtonner pour trouver son verre, mettre les doigts dans sa purée, croquer dans un sucre encore enveloppé dans son emballage papier… j’en passe et des meilleurs ! Le volume sonore me semble très fort, voire gênant, tout le monde haussant comme automatiquement la voix. Et pendant tout ce temps, Nicolas nous parle… de son parcours, de son entreprise, de ses défis. Avec beaucoup d’autodérision, il nous explique dans quel but il organise ces expériences, ce que propose son entreprise en innovation sensorielle, comment et pourquoi il entend faire évoluer les mentalités sur le handicap. J’entends, j’essaie d’écouter, mais j’avoue être toujours aussi gênée par l’occultation de ma vue… et je triche d’ailleurs à plusieurs reprises pendant le repas en soulevant le bandeau pour retrouver mes repères.

Quand les 60 minutes de repas se terminent et que tout le monde relève le bandeau (soulagement total pour ma part), c’est le temps du débriefing. Chacun partage son ressenti. Respect, surprise, joie, gratitude, gène, brouhaha, redécouverte de l’ouïe, disparition des barrières, timidité… chaque personne a vécu l’expérience à sa manière, plus ou moins déstabilisée, même si tout le monde s’accorde à dire que c’est un moment dont il/elle gardera longtemps l’intensité en mémoire. Difficile en effet de ne pas être bluffé lorsqu’on se rend compte des trésors de créativité que les non-voyants doivent déployer pour vivre dans notre monde des « normaux » : une ouïe décuplée, une mémoire surdimensionnée, une ingéniosité hors-pair. Comment est-ce que ces acquis ne pourraient-ils pas en effet devenir de véritables atouts au sein d’une entreprise ?

Ce que je retire personnellement de ce déjeuner dans le noir ?

En France, on compte 12 millions de personnes handicapées, dont 2 millions de déficients visuels. Il s’agit d’un marché de potentiels employés, entrepreneurs et consommateurs bien plus important qu’on ne pourrait le croire. Peut-être serait-il temps de les considérer à leur juste valeur ?

« Handicapé = moins compétent ». Voilà sans doute l’idée reçue la plus prégnante chez nous « bien-pensants et valides ». Les travailleurs handicapés seraient moins productifs que leurs collègues puis que à cause de leur handicap « ils/elles ne peuvent pas faire ceci ou cela ». Pourtant, si l’on choisit plutôt de regarder « le verre à moitié plein », il est évident que les travailleurs handicapés développent des capacités autres – conséquences indirectes de leur handicap – dont des personnes dites « normales » ne sont pas dotées. Ma curiosité m’a d’ailleurs amené à approfondir la question, et il s’avère que des sondages affirment même que les salariés handicapés sont considérés par leur employeur comme plus consciencieux et plus fidèles à l’entreprise. Ils sont dotés d’un volontarisme et d’une forte motivation. On leur reconnaît bien souvent une forte capacité d’adaptation, atout indéniable à l’heure où toutes les entreprises recherchent l’agilité et la réactivité. Donc « différent », oui. Mais « complémentaire ».

Merci Nicolas et Tyrésias pour cette prise de conscience aussi utile que déstabilisante. Peut-être parlerai-je de ces animations à certains clients qui voudraient aborder ces sujets au sein de leurs équipes ?

Info Bonus pour ceux qui liront jusqu’au bout : Saviez-vous que la télécommande a été inventée pour les personnes à mobilité réduite ? Et que le mode vibreur et le SMS sont deux inventions que l’on doit à des personnes sourdes ?

Photo de Une prise lors de cet événement Place de la Communication www.place-communication.fr